Coup de cœur
Avec l’Artiste Designer d’origine martiniquaise basé à Abidjan Paul Moustapha Ledron
A tout juste 30 ans, Paul Ledron est un jeune designer aux influences culturelles caribéennes, africaines et européennes. Diplômé d’un master en branding à la New Bulgarian University de Sofia précédé d’un bachelor en design industriel à la Brunel University de Londres, il n’hésite pas à utiliser des matériaux locaux d’Afrique de l’Ouest pour créer des objets et des mobiliers refusant de répondre à une esthétique particulièrement expressive et maximaliste, mais adoptant plutôt un design innovant, exigeant, technologiquement ambitieux et tourné vers l’avenir, tout en conservant une véritable profondeur culturelle et émotionnelle. Il est notre Coup de Cœur.

Asakan : Pour commencer notre entretien, voulez-vous vous présenter ?
Paul Moustapha Ledron : Je m’appelle Paul Moustapha Ledron. Je suis designer et artiste, basé à Abidjan, en Côte d’Ivoire.
Ma pratique se situe à la frontière entre l’art et le design : je crée aussi bien des pièces uniques ou en édition limitée, proches du design de collection, que des objets destinés à être produits en édition ouverte.
Mon identité est également marquée par un héritage multiculturel. Ma mère est d’origine malienne et allemande, tandis que mon père est martiniquais. J’ai vécu dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et j’ai également eu la chance de beaucoup voyager avant de m’installer en Côte d’Ivoire. Ces différentes appartenances et expériences nourrissent naturellement mon regard et ma manière de créer.
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Et comment percevez-vous l’art contemporain ?
Paul Moustapha : Pour moi, l’art commence lorsqu’une création parvient à provoquer une émotion chez une autre personne. Cette émotion peut être positive, inconfortable, apaisante ou même difficile à définir.
Ainsi, une œuvre peut nous émerveiller, mais elle peut aussi nous troubler ou nous mettre mal à l’aise. Dès lors qu’elle nous touche et transforme, même brièvement, notre manière de regarder ou de ressentir quelque chose, elle entre pour moi dans le champ de l’art.
Je trouve l’art contemporain particulièrement stimulant, car il permet à de nouvelles voix, de nouveaux médiums et de nouvelles manières de penser, d’émerger. Beaucoup d’artistes explorent aujourd’hui des territoires encore peu connus.
J’ai néanmoins le sentiment que les personnes qui cherchent véritablement à renouveler les langages artistiques ou à proposer des approches radicalement nouvelles ne sont pas toujours celles qui bénéficient de la plus grande visibilité.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art?
Paul Moustapha : Je ne dirais pas exactement que j’ai consacré ma vie à l’art. Je me suis avant tout consacré au design, même si ma pratique entretient aujourd’hui un dialogue étroit avec l’art.
Enfant, j’aimais déjà fabriquer des choses, associer des idées et imaginer de nouveaux usages. Je voulais devenir inventeur, sans vraiment savoir qu’un métier pouvait correspondre à cette envie. C’est au lycée que j’ai découvert le design industriel. J’ai immédiatement compris que cette discipline, à la croisée de l’art, des sciences, des sciences humaines et sociales et de la technique, réunissait plusieurs choses qui m’attiraient : la curiosité, la création et la recherche de solutions.
Cependant, ce n’est véritablement qu’après mes études, autour de 2018 ou 2019, que j’ai compris que je voulais me consacrer au mobilier. À cette époque, je travaillais notamment dans le graphisme et le branding, mais je continuais à dessiner des meubles pendant mon temps libre, simplement par plaisir. J’ai alors réalisé que cette pratique occupait spontanément une place centrale dans ma vie et qu’il fallait lui accorder davantage d’espace pour qu’elle puisse pleinement s’exprimer.
Le mobilier me permet de concilier fonction et expression personnelle. Et même si l’objet doit remplir son rôle, je m’intéresse tout autant à son histoire, à ses matériaux, aux gestes qui ont permis de le fabriquer et à la relation émotionnelle que nous pouvons développer avec lui.

Paul Moustapha Ledron, « Sédjan », 2023. Tabouret en bois Bois d’Amazakoué et vernis mat, 42 × 33 × 33 cm cm Crédit Photo : Pimii Pango (@pimiipic)
Asakan : En tant qu’artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenu à la finalisation de votre empreinte ?
Paul Moustapha : Je me définis avant tout comme un designer, même lorsque certaines de mes créations prennent la forme de pièces artistiques. Le design cherche à répondre à un besoin ou à une problématique. Dans mon travail, l’une de ces problématiques est le manque de représentations culturelles dans nos intérieurs contemporains.
Je cherche donc à créer des objets qui portent une mémoire et qui soient culturellement pertinents, qu’il s’agisse de pièces uniques ou produites en série. Cette dimension peut s’exprimer à travers un matériau, un récit, une technique artisanale ou encore une forme familière dont je transforme la fonction.
Mon langage s’est construit dans la rencontre entre ma formation en design industriel et une sensibilité plus artistique, narrative et culturelle, même si je ne considère pas que mon empreinte soit finalisée. Elle évolue constamment. Déjà, il m’a fallu plusieurs années pour commencer à reconnaître une direction qui me semblait réellement personnelle. Aujourd’hui encore, je peux dessiner un objet que je trouve beau, tout en sentant qu’il ne correspond pas à ce que je cherche à exprimer.
Je ne saurais pas toujours expliquer précisément ce qui fait qu’une pièce est pleinement « Paul Moustapha Ledron », mais je le ressens lorsqu’elle atteint cette justesse.

Paul Moustapha Ledron, « Sama », 2023. Fauteuil en bois de Fraké, peinture noire, 82 × 65 × 105 cm Crédit Photo : Paul Moustapha Ledron (@paul.ledron)
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques et vos influences ? Quels thèmes et quelles émotions essayez-vous de transcrire dans vos œuvres ?
Paul Moustapha : Mes influences viennent davantage de certaines démarches et de certains courants que d’une liste définie d’artistes préférés. Je suis notamment attiré par le minimalisme japonais, qui parvient selon moi à préserver de la chaleur, de la vie et une présence émotionnelle tout en allant vers l’essentiel. La simplicité n’y signifie pas l’effacement de toute sensibilité.
Le Japon m’intéresse également pour sa capacité à préserver un lien fort avec son histoire et ses traditions, tout en restant à l’avant-garde de la création et de l’innovation. C’est un équilibre que j’aimerais voir davantage dans le design africain : des objets contemporains et ambitieux, qui participent pleinement aux évolutions internationales sans renoncer à leurs racines culturelles.
Parmi les créateurs qui m’inspirent, je peux citer Constantin Brâncuși et Isamu Noguchi, pour leur manière de travailler la forme, la matière et la présence de l’objet. J’apprécie également le travail du Studio David Pompa, au Mexique, notamment pour sa valorisation des matériaux locaux dans un langage résolument contemporain. Je suis aussi avec beaucoup d’intérêt le travail d’ALTIN Studio, un studio de design basé en Tunisie, qui réalise de très belles choses à partir de matières naturelles, de ressources locales et de techniques traditionnelles.
À travers mon travail, je cherche principalement à transmettre une forme de fierté culturelle, mais aussi de curiosité. Je veux montrer que l’on peut être profondément attaché à sa culture tout en la faisant évoluer et en proposant quelque chose de nouveau.
Je refuse les lectures réductrices de la création africaine qui voudraient qu’elle se définisse principalement par le manque, la récupération ou la débrouille, ou qu’elle adopte nécessairement une esthétique particulièrement expressive et maximaliste. Le design africain peut être innovant, exigeant, technologiquement ambitieux et tourné vers l’avenir, tout en conservant une véritable profondeur culturelle et émotionnelle.

Paul Moustapha Ledron, « Tamara Ja », 2025. Luminaire totem en bois de Meranti, carreaux de papier de palmier façonnés à la main et peinture noire, 195 × 60 × 60 cm Crédit Photo : Paul Moustapha Ledron (@paul.ledron)
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public et par le milieu artistique ?
Paul Moustapha : La perception de mon travail dépend beaucoup de la personne qui le regarde. Je remarque que les personnes qui entretiennent une relation avec l’Afrique de l’Ouest — parce qu’elles en sont originaires, qu’elles y vivent ou qu’elles y ont vécu — perçoivent souvent plus facilement les références présentes dans mes pièces. Elles reconnaissent une certaine familiarité, même lorsque celle-ci est exprimée de manière contemporaine ou indirecte.
Lorsque j’expose en dehors du continent africain, notamment en Occident, il arrive que certaines personnes considèrent que mon travail ne paraît pas suffisamment « africain ». Cette réaction peut être frustrante, mais elle soulève une question importante : qu’attend-on d’un objet africain et à partir de quels codes juge-t-on son africanité ?
Mon travail est africain parce qu’il naît de mon expérience, qu’il est pensé et produit en Afrique, avec des matériaux, des techniques et des savoir-faire liés à ce vaste territoire. Mais il ne cherche pas nécessairement à reproduire les formes du passé. Il participe à la construction d’un langage africain nouveau et contemporain.
Je pense que notre génération a justement un rôle à jouer dans l’élargissement de cette perception. Nous devons pouvoir créer des œuvres qui expriment nos réalités actuelles, sans avoir à correspondre à une image figée ou héritée de l’Afrique. C’est aussi ce qui me motive dans ma recherche.
Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art ?
Paul Moustapha : Je leur conseillerais d’être pleinement eux-mêmes et de ne pas s’excuser pour ce qu’ils souhaitent créer. Il ne s’agit pas de vivre dans une bulle ou d’ignorer les autres. Il faut rester curieux, observer le monde, écouter les critiques et comprendre la manière dont son travail est reçu.
Mais il faut aussi apprendre à filtrer ces retours. Tous les commentaires ne doivent pas nécessairement être intégrés à son travail. C’est à l’artiste ou au designer de décider lesquels peuvent l’aider à évoluer et lesquels risquent de l’éloigner de sa propre vision. Car, avant de chercher à plaire, à suivre une tendance ou à correspondre à un dogme, il faut essayer de produire quelque chose qui nous ressemble réellement et auquel nous croyons.
Pour plus d’informations sur le travail de Paul Moustapha Ledron, rendez-vous sur son site web paulledron.com ou vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @paul.ledron.
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