Le Grand Entretien
Raymond Tsham : « Belges et Congolais, Africains et Européens, nous devons dépasser les clivages de l’histoire, nous unir et développer une réelle complémentarité entre les peuples. »
A l’affiche de l’exposition « Héritages vivants, réinventer les formes », à la Galerie Person de Bruxelles aux côtés de l’artiste mozambicaine Reinata Sadimba, Raymond Tsham est un artiste reconnu sur la scène artistique internationale pour ses dessins d’une grande précision réalisés exclusivement au stylo à bille. Né en 1963 à Lubunza, il vit et travaille à Kinshasa. Dans ses œuvres, les figures de la sculpture traditionnelle africaine s’animent et tiennent le premier rôle, tantôt pour interroger la place des patrimoines africains dans le monde actuel, tantôt pour nous confronter aux réalités contemporaines. Rencontre avec un sexagénaire jovial chez qui la passion du trait est indissociable de celle de la vie.

Asakan : Comment est née votre passion pour l’art ?
Raymond Tsham : Ma passion pour l'art est née quand j'étais tout petit. Je vivais avec mes parents et, lorsque nous rendions visite au chef du canton, j’étais impressionné par les statuettes disposées dans sa cour. A chaque visite, je demandais pourquoi elles y étaient exposées ? On me répondait que les Dieux aimaient être au soleil.
Un jour, en revoyant ces mêmes statuettes, j'ai cherché à savoir ce qui se passait lorsque la pluie menaçait ou qu’il pleuvait, Ma mère m’a confié que si personne ne les aidait à rentrer dans la case, l’une d’elles s’en chargeait elle-même. A partir de là, j'ai été plus qu’intrigué et j’ai aussi commencé à dessiner de petites statuettes sur le sol.
Asakan : Ces dessins ne devraient pas durer bien longtemps ?
Raymond Tsham : Oui, c’était des œuvres éphémères qui s'effaçaient quelques temps après. Mon entourage appréciait beaucoup et cela m’a aidé à comprendre que ce que je faisais avait de l'importance.
Asakan : A partir de quel moment avez-vous commencé à faire du dessin sur papier ?
Raymond Tsham : A l’école, j’ai commencé à réaliser des dessins pour mes camarades de classe contre rémunération. C’était des dessins au crayon sur papier, il y avait de l’engouement pour, mais en vérité, je ne savais pas qu’un jour je ferais carrière dans cette voie.
Asakan : Vous avez obtenu votre diplôme de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa en 1989. Comment votre pratique artistique a-t-elle évolué depuis cette formation?
Raymond Tsham : J'ai étudié dans trois écoles de Beaux-Arts en République démocratique du Congo : au Kassaï dans le centre du pays, au Katanga dans le sud, puis à Kinshasa. C'est dans cette dernière que j’ai commencé à me faire connaître. Faute de pouvoir m’acheter des couleurs, qui coûtaient très chères, je travaillais au stylo, et ce travail a très vite été remarqué.
J’ai également pratiqué de la peinture à un moment donné de ma carrière. Mais à chaque fois que je tenais un pinceau pour peindre un tableau, j'avais l'impression que mes talents de dessinateur ne s’y exprimaient pas pleinement. J’ai donc préféré rester dessinateur. Et la réalité, c'est que j'aime vraiment dessiner. Surtout que les thèmes que j’aborde sont essentiellement congolais et africains.

Raymond Tsham, « Art Cinétique Bruxelles », 2026. Stylo à bille sur papier Courtesy de la Galerie PERSON ©Monaawad
Asakan : Comment travaillez-vous au quotidien ? Quelles sont les étapes qui vous permettent de passer d’une première idée à une œuvre achevée ?
Raymond Tsham : Déjà, je me réveille très tôt. Dès que la lumière du jour est suffisante, je me mets au travail, car je ne travaille pas à la lumière artificielle. Je dessine jusqu'à 17h, chaque jour, y compris le dimanche et les jours fériés. Jamais, je n'ai réalisé une œuvre qui m'a pris moins de cinq jours. Même mes petits formats de 30 x 40 cm peuvent me demander jusqu’à huit jours de travail.
Devant le papier, je raconte des récits où mémoire, histoire et imaginaire se rencontrent à travers mes personnages. Ce ne sont pas des personnages réels, mais des statuettes Baoulé, Senoufo, ou encore Luba que je mets en mouvement comme des humains pour évoquer la vie en République démocratique du Congo et sur le continent africain.
Asakan : Pour la première fois, les personnages qui peuplent votre œuvre ont quitté leur environnement habituel pour explorer l'espace urbain belge dans le cadre de l’exposition « Héritages vivants, réinventer les formes », à la Galerie Person à Bruxelles. Pourquoi ce choix ?
Raymond Tsham : J’ai voulu que des Congolais et d’autres Africains partent à la découverte des lieux emblématiques de Bruxelles, comme L'Atomium, la Grand-Place, le Manneken-Pis, la place Rogier et rencontrent des figures associées à la ville, tels que Tintin et René Magritte. Ce choix n’est pas anodin : je tiens à rappeler que des Africains ont été amenés ici et exposés dans des cages, comme des sous-hommes.
Mais il s’agit aussi de montrer que le monde est aujourd’hui un grand village. Belges et Congolais, Africains et Européens, nous devons dépasser les clivages de l’histoire, nous unir et développer une réelle complémentarité entre les peuples. C’est là que réside le monde de demain.

Raymond Tsham, « Visite Place Rogier », 2026. Stylo à bille sur papier Courtesy de la Galerie PERSON ©Monaawad
Asakan : Dans les œuvres exposées, vous accordez une place importante au noir et blanc Qu’est-ce qui vous attire dans ce langage graphique ?
Raymond Tsham : Ma dernière exposition à Bruxelles, Christophe Person a souligné que tous les tableaux étaient en noir et blanc (sourires). Pour moi, le noir et blanc est d’abord une évidence esthétique avant d’être une couleur et un choix par amour. Avec le noir et blanc, il n’y a pas de chichi, on va droit à l’essentiel. Ce qui m’attire également dans le noir, c’est le fait que je suis moi-même noir. Je ne parle pas seulement de mon identité africaine, mais aussi de mon teint que l’on peut qualifier d’ébène. C'est un beau teint et j’ai toujours envie de réaliser mes tableaux avec des stylos noirs.
Asakan : Mais voilà, vous travaillez aussi en couleur. Comment est-elle entrée dans votre pratique ? Que vous permet-elle d’exprimer différemment ?
Raymond Tsham : J’ai commencé à utiliser la couleur parce qu'il y avait des personnages, des statuettes qui demandaient à être traités en couleur. Contrairement au noir et blanc, elle me permet de mettre l’accent sur une figure en lui donnant plus de force.

Raymond Tsham, « La Rencontre », 2026. Stylo à bille sur papier Courtesy de la Galerie PERSON ©Monaawad
Asakan : Vous faites tout à travers les masques et statuaires traditionnels africains. Quels liens entretenez-vous avec les collectionneurs d’art africain ancien ? Comment accueillent-ils votre création contemporaine ?
Raymond Tsham : Ils apprécient énormément mon travail (la maîtrise technique, les œuvres réalisées, leur capacité à toucher le grand public...). L’exposition connait en cela un grand succès parce que ce n'est pas facile de trouver un artiste à travers le monde qui travaille au stylo comme je le fais. D’ailleurs, je commence à être un tout petit peu connu (rires).
Asakan : Justement, aujourd’hui vous êtes un maitre du dessin en Afrique, avec plus d’une trente ans de pratique artistique. Quel regard portez-vous sur ce riche parcours ?
Raymond Tsham : Oui, je considère mon parcours comme une réussite quand je vois d’où je viens et où je suis arrivé. Mon travail est connu dans le monde entier et figure dans des collections de nombreuses institutions de par le monde. Il y a six mois, une de mes œuvres est par exemple entrée dans les collections du Musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Mais sur le plan financier, c’est autre chose.
Asakan : C’est-à-dire que vous n’arrivez pas à vivre de votre art ?
Raymond Tsham : Non, non, je vis très bien de mon art ; seulement je pense que ce n'est pas à la juste valeur de mes œuvres. Le marché de l’art est très concurrentiel à travers le monde, et encore plus en Afrique où il y a beaucoup d’artistes.
Asakan : Y a-t-il des rencontres ou des moments qui vous ont particulièrement marqué dans votre carrière ? Si oui, lesquels ?
Raymond Tsham : Oui, bien sûr. Je suis à Kinshasa, on m'appelle pour que j'aille exposer à l’île-Maurice. J’étais jeune et j’avais toujours rêver de visiter ce pays. Et là, on m'invite tous frais payés. Je saute dans l’avion et, à mon arrivée, on m’explique que la présidente de la République, une intellectuelle de haut niveau, a demandé à me rencontrer en raison de la singularité de mon écriture artistique. Je l’ai effectivement rencontrée lors du vernissage, puis j’ai été invité à diner à la présidence.
Un deuxième moment marquant, parmi tant d’autres : mon invitation à Abidjan, en Côte d'Ivoire, en 2011, pour une exposition. Lors de la soirée de vernissage, il y a deux messieurs qui sont là devant moi et la galeriste me présente à eux. Un des deux messieurs prend la parole et dit : « Je m'appelle Michel Gbagbo, fils du président Laurent Gbagbo qui était au pouvoir à ce moment-là. J'aime beaucoup ton travail, je suis venu pour acheter un tableau et l'offrir à mon père. » Le deuxième me dit : « Je suis le ministre Amara Essy, j'ai un tableau de vous qui m'a été offert par le président de la République et que je garde précieusement sous mes yeux dans mon salon. »
Asakan : Au vu de ce riche parcours, avez-vous des conseils que vous souhaiteriez transmettre aux jeunes artistes ?
Raymond Tsham : J'aime les jeunes artistes et je les encourage beaucoup lorsque je les reçois chez moi ou que je les rencontre lors de mes voyages. Tout ce que je peux leur dire ici, c'est d'être patients. Si on me propose 10 000 euros pour un tableau d'1,50m sur 1,50m, il me faudra deux à trois mois pour l'achever. Or, chaque fois que j'ai accueilli de jeunes artistes pour travailler avec moi, aucun n'est resté une semaine entière avec moi dans mon atelier parce que les jeunes, aujourd'hui, manquent de patience. Sans la patience, le talent ne mène souvent pas loin.
Asakan : L’art est-il si important pour nos vies ?
Raymond Tsham : Ah oui, lorsqu'on perd l'art, on perd automatiquement notre culture. L'art est essentiel à la marche du monde. Il permet aussi de jeter des ponts entre les peuples et les différentes cultures.
Comme le montre mon travail, l'art est là pour que les peuples ne s'oublient et n’oublient pas d’où ils viennent. Intelligence artificielle ou pas, l'art continuera de nourrir le monde.
Asakan : Un dernier mot ?
Raymond Tsham : J’ai envie de parler de la restitution des œuvres d’art pillées en l’Afrique. En ce qui concerne mon pays, la République démocratique du Congo, je plaide pour que les œuvres d'art qui se trouvent en Belgique et ailleurs puissent rester là où elles sont jusqu'à ce qu'il y ait une génération de responsables politiques et sociaux prenne conscience de l’importance de ce patrimoine, développe une politique culturelle à la hauteur des enjeux de sa conservation et monstration, et surtout sensibilise la population congolaise. Car, en RDC, il y a un phénomène nouveau, celui des églises de réveil, qui veut effacer toute notre histoire précoloniale et avec les objets que nos ancêtres nous ont légués. La religion leur a tourné la tête.
Sinon ceux qui ont le temps peuvent toujours passer voir mon exposition à la Galerie Person. Ils ne seront pas déçus.
Exposition « Héritages vivants, réinventer les formes » de Raymond Tsham et Reinata Sadimba jusqu’au 28 novembre 2026 à la Galerie Person – Bruxelles, Rue Émile Claus, 63 1180 Uccle Plus d’infos : christopheperson.com
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