Coup de cœur

Avec l’Artiste Peintre Ivoirienne Adjoua Kouamé, dite Adjoua

Adjoua Kouamé, encore connue sous le pseudonyme Adjoua, est née à Abidjan en juillet 2000 et diplômée d’une licence et d’un master professionnel en peinture de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de la capitale économique ivoirienne. Connue pour être la ville de la joie et de l’ambiance, l’artiste vit Abidjan la nuit comme un rituel : elle circule dans les coins même les plus reculés, prend des photographies qu’elle traduit ensuite dans de magnifiques peintures autour d’un questionnement sur ce qui reste quand la nuit tombe, l’humain, le mystère, la lumière et la peinture. Elle est notre Coup de Cœur.

Elvis LALEYE · 30 octobre 2026 · Afrique de l’Ouest
Avec l’Artiste Peintre Ivoirienne Adjoua Kouamé, dite Adjoua
Portrait d’Adjoua Kouamé, dite Adjoua Crédit Photo : DR.

Asakan : Pour commencer notre entretien, voulez-vous vous présenter ?

Adjoua Kouamé : Je suis Adjoua Kouamé, artiste peintre ivoirienne, diplômée de l’École Nationale des beaux-arts d’Abidjan. Je vis et travaille à Abidjan.

Mon travail s’articule principalement autour des paysages urbains nocturnes d’Abidjan, une ville que j’observe et que je peins régulièrement au fil de mes déplacements.


Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Et comment percevez-vous l’art contemporain ?

Adjoua : Pour moi, l’art est avant tout un moyen d’expression, de témoignage et de transmission. C’est une manière de dire ce que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer, de partager une perception du monde et de donner une forme visible à ce que l’on ressent, observe ou traverse.

Je pense que chaque artiste porte en lui une histoire, une sensibilité et un regard singulier. L’œuvre devient alors un espace de rencontre entre cette expérience personnelle et celle du spectateur.

Je perçois l’art contemporain comme un espace de liberté, d’expérimentation et de questionnement. Il permet aux artistes de s’emparer des réalités de leur époque, d’interroger leur environnement et de proposer de nouvelles manières de voir et de comprendre le monde.


Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art?

Adjoua : Mon engagement envers l’art s’est construit grâce à plusieurs éléments. J’ai eu la chance de côtoyer des mentors qui m’ont transmis le goût de la peinture, mais aussi de découvrir des artistes, dont les démarches m’inspirent et auxquelles j’aspire à ressembler, à ma manière.

Au-delà de ces influences, j’ai progressivement compris que la peinture était le moyen d’expression dans lequel mon caractère, ma sensibilité et ma dextérité s’exprimaient le mieux. C’est dans cette pratique que je me suis sentie capable de traduire pleinement mon regard sur le monde.

Au fil du temps, la peinture est donc devenue un langage personnel et une manière de raconter mon époque.


Adjoua Kouamé, « Nuit (5) », 2025. Spray, pastel à huile, Posca et acrylique sur toile, 85 x 85 cm Courtesy de l’Artiste


Asakan : En tant qu’artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?

Adjoua : Je me définirais comme une artiste figurative, observatrice de mon environnement et témoin de mon époque. Mon travail prend racine dans le quotidien, particulièrement dans les rues d’Abidjan à la tombée de la nuit. Ce sont des espaces que je connais, que je parcours et que je photographie, et que je restitue chaque fois sous une lumière différente.

Mon intention est de témoigner d’un vécu, de faire remarquer les messages et codes et de proposer au spectateur une autre manière de regarder ce qui l’entoure.

Mon empreinte s’est construite progressivement à travers cette observation régulière et le travail de transformation des photographies en peintures. Je pars souvent d’une image réelle, mais la peinture me permet d’aller au-delà de la simple représentation. Je peux accentuer une lumière, faire vibrer une couleur, modifier une atmosphère ou donner davantage de présence à certains éléments, sans oublier qu’Abidjan a du « caractère » et l’ambiance nocturne lui donne un certain charme.

L’acrylique, le pastel à l’huile, le Posca et le spray participent à cette recherche. Leur association me permet de travailler les contrastes, les textures et les différentes intensités de la nuit.

Je ne dirais pas que mon empreinte est définitivement achevée, car je considère mon langage artistique comme quelque chose qui continue d’évoluer. Mais je reconnais aujourd’hui un univers qui m’est propre : celui d’une ville nocturne, pleine de contrastes, vivante et familière, racontée à travers ma sensibilité.


Adjoua Kouamé, « Nuit (8) », 2025. Acrylique, spray et pastel à huile sur toile, 125 x 125 cm Courtesy de l’Artiste


Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Quels thèmes et émotions essayez-vous de transcrire dans vos œuvres ?

Adjoua : Ma première source d’inspiration est Abidjan elle-même. Ses rues, ses quartiers, ses éclairages, ses circulations et ses contrastes aussi bruts que sombres, ses codes, ses messages, constituent une matière inépuisable pour mon travail. Je suis particulièrement sensible à la ville la nuit, lorsque les lumières artificielles transforment les espaces familiers et leur donnent une autre dimension.

Je m’inspire aussi des détails du quotidien, de ces éléments que l’on finit parfois par ne plus remarquer : les silhouettes qui se croisent, les ombres projetées sur le sol, les graffitis, les expressions en noushi, les couleurs des rues ou encore les objets, les manières, les mouvements qui témoignent de nos habitudes et de nos façons de vivre, nos réalités.

La photographie occupe une place importante dans mon processus de création. Elle me permet de conserver des fragments de réalité que je réinterprète ensuite sur la toile. Mais ce qui m’intéresse n’est pas uniquement de restituer un lieu : je cherche à en faire ressortir l’atmosphère, la mémoire, l’empreinte et la présence humaine.

Dans mes œuvres, j’explore notamment le contraste entre la lumière et l’obscurité, le mouvement et l’immobilité, la présence et l’absence, la discipline et l’indiscipline. J’essaie de transmettre des sensations qui peuvent aller de la contemplation à la mélancolie, en passant par la curiosité ou le sentiment de familiarité.

À travers ces scènes nocturnes, je souhaite également donner une place à la vie ordinaire et aux réalités urbaines ivoiriennes et africaines. Ce sont des fragments de notre quotidien qui, à mes yeux, méritent d’être regardés, contemplés, racontés et conservés.


Adjoua Kouamé, « Cocody Blokoss 19h30 », 2026. Spray, pastel à huile, Posca et acrylique sur toile, 125 x 125 cm Courtesy de l’Artiste


Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?

Adjoua : Les retours que je reçois sont souvent liés au caractère singulier de mon univers. Le public, les professionnels de l’art et certains collectionneurs me font parfois remarquer qu’il est assez peu commun de voir des œuvres inspirées de la nuit, avec des atmosphères sombres, parfois presque noires. On me dit souvent que ce choix est audacieux.

Il y a aussi une remarque qui revient avec beaucoup d’humour : on me demande si je dors vraiment la nuit ! (rires) Cela s’explique notamment par les scènes que je représente, mais aussi par les heures auxquelles certaines de mes photographies sont prises.

Ces réactions me font vraiment sourire, mais elles montrent aussi que mon travail suscite de la curiosité. Je pense que la nuit reste un univers que l’on explore moins souvent en peinture, et c’est précisément ce qui m’intéresse.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art ?

Adjoua : Je leur dirais d’abord de prendre le temps de regarder, d’observer et de découvrir ce qui les touche réellement. On cherche parfois très loin des sujets à représenter, alors que notre environnement immédiat regorge déjà d’histoires, de formes, de couleurs et de situations qui méritent d’être explorées.

Je leur conseillerais aussi de travailler régulièrement, d’expérimenter différents médiums et de ne pas avoir peur de se tromper. Le langage artistique ne se construit pas en un jour. Il demande du temps, de la patience, de la curiosité et une certaine honnêteté envers soi-même.

Il est également important de ne pas chercher à ressembler à tout prix à d’autres artistes. Les influences sont nécessaires, mais elles doivent nourrir notre propre réflexion plutôt que remplacer notre regard.

Il faut aussi accepter les périodes de doute, continuer à apprendre et laisser sa démarche évoluer.

Enfin, je leur dirais de croire en la valeur de leur propre vécu. Ce que nous sommes, ce que nous traversons et les lieux dans lesquels nous vivons peuvent devenir une véritable matière artistique. Il n’est pas nécessaire de raconter le monde entier : on peut commencer par raconter sincèrement ce que l’on connaît, ce que l’on observe et ce que l’on ressent. C’est parfois ainsi que se construit une démarche singulière et authentique.



Pour plus d’informations sur le travail d’Adjoua Kouamé, vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @a.d.j.o.u.a.

Commentaires

À lire également